« Cet enseignement a l’ambition de réconcilier certains élèves avec la discipline, ce que nous apprécions, mais pour nous, cela se joue aussi autour des réponses à ces questions concrètes. Ceci étant posé, à la lecture de ces questions, il nous semble clair que cet ajustement de plus de la réforme du lycée, menée dans un cadre jamais stabilisé depuis 2 ans, pour remédier sans cesse aux difficultés nouvelles qui se présentent, montre que la seule voie raisonnable à ce stade est une remise à plat de l’ensemble de la réforme. Nous insistons sur les délais de communication aux enseignants qui n’auront que peu de temps pour s’approprier ce nouveau programme -particulièrement lourd- et sur la charge de travail qui pèsera sur les équipes si les dotations complémentaires se limitent à des Heures Supplémentaires. Une vigilance s’impose par ailleurs sur les effectifs des groupes compte tenu de leur grande hétérogénéité comme sur les créneaux retenus dans l’emploi du temps des élèves. » suite de la contribution dans le document ci-dessous.

Cet aménagement improvisé ne permettra pas de réduire les inégalités sociales et de genre des parcours au sein du nouveau lycée, dont il ne remet pas en cause les logiques de fond. Aucune réponse n’est apportée pour le moment sur les moyens d’y parvenir (moyens DGH, postes, personnels, information aux familles) : le SNES-FSU demande une concertation au plus vite sur l’ensemble de ces sujets. Il rappelle sa demande d’abandon des réformes du lycée et du bac. Des mesures d’urgence pour que la rentrée 2022 se déroule sur d’autres bases en collège et en lycée sont indispensables et le SNES-FSU les défendra auprès du nouveau gouvernement comme dans la campagne auprès des candidats aux législatives (annulation des suppressions d’emplois, décharge de service et formation pour les stagiaires, aménagement des programmes, moyens pour dédoublements…).

Le projet de programme correspondant à cette annonce, paru le 12/05/22 à la suite du Comité Mathiot et de la saisine du CSP, complète le programme d’enseignement scientifique déjà existant, dont il avait été dit qu’il pourrait être modifié, ce qui ne semble plus être le cas, au moins pour la rentrée 2022. La durabilité dans le temps de ce programme n’est pas connue à ce jour, et dépend des choix du prochain ministre de l’Education nationale, sur la base des recommandations du Comité Mathiot. Ce programme, produit par le groupe d’experts dans lequel la main était très largement à l’Inspection, fait, du 13 au 26 mai, l’objet d’une très large consultation de toute (!) la communauté éducative.

On trouvera ci-dessous les grandes lignes de ce programme en trois parties (objectifs du programme ; modalités de mise en œuvre ; notions au programme), suivies de nos premières analyses.

Objectifs

Le programme se donne plusieurs objectifs, qui peuvent sembler difficile à faire tenir ensemble :

  • consolidations de techniques et notions de bases (automatismes) et apprentissages de notions nouvelles ;
  • réconciliation avec les mathématiques et socio-culturels, formation du citoyen ;
  • développement des capacités d’abstraction, de rigueur, d’analyse, d’argumentation d’esprit critique et de la créativité
  • volonté de s’adresser à tous les élèves et, en même temps, transition entre la Seconde et l’option Mathématiques complémentaires de Terminale, et poursuites d’études dans lesquelles les mathématiques sont indispensables.

On y retrouve par ailleurs, et en même temps, les points de passage habituels dans les nouveaux programmes : les attitudes à développer, et notamment les 6 compétences mathématiques (chercher, modéliser, représenter, raisonner, calculer, communiquer) ; résolution de problèmes ; activités algorithmiques et numériques ; évaluation des élèves, particulièrement développée par rapport à l’ordinaire ; place de la trace écrite et une insistance particulière sur l’oral, qui peut étonner compte tenu de l’horaire dédié.

Sont absentes les considérations sur l’activité des élèves et l’enseignement des raisonnements logiques, toutes deux présentes dans tous les autres programmes du lycée.

Modalités de mise en œuvre et d’enseignement

Le cadrage apparaît plus directif que dans d’autres programmes et constitue une spécificité de ce programme de par la nature des indications – fortes – qu’il contient :

  • différenciation systématisée, avec des pistes concrètes pour sa mise en oeuvre : dans la manière d’aborder les programmes, comme dans les compétences attendues en fin d’apprentissage, avec des ouvertures sur des « questions-défis ». C’est visiblement une attente forte de ce programme et une de ses spécificités.
  • pédagogie en prise avec le paradigme de l’Inspection, largement développer dans l’apprentissage des mathématiques tout au long de la scolarité : Manipuler – Verbaliser – Abstraire.
  • Intégration possible et ponctuelle d’éléments historiques.

Notions au programme

Elles sont déclinées en 3 thématiques et une partie transversale :

  • Phénomènes d’évolution et type de croissance (linéaire/exponentielle) : généralités sur les suites, les suites linéaires et géométriques ; fonctions affines et fonctions exponentielles.
  • Variation instantanée : nombre dérivé et dérivées des polynômes de degré au plus 3 ; tangentes ; sens de variation ;
  • Analyse de l’information chiffrée : tableaux d’effectifs ; représentations graphiques usuelles ; probabilités conditionnelles et indépendance.
  • Partie transversale : automatismes , reprenant pour l’essentiel ceux des programmes de Première de la voie technologique.

Première analyse du SNES-FSU

L’ensemble est proche, voire très proche du programme de tronc commun de la Première technologique (à assurer en 3h hebdomadaires, contre 1h30 pour ce nouveau programme), mais sous une présentation assez nettement différente, tenant aux objectifs combinés de réconciliation / renforcement des connaissances / poursuites vers l’option Mathématiques Complémentaires.

Si les notions au programme sont conformes à ce que l’on pouvait logiquement attendre compte tenu du contexte de sa genèse (quelques coquilles subsistantes dans un texte de 18 pages trahissant la vitesse de sa rédaction), et que le SNES-FSU avait portées, ce sera assurément le volet de mise en oeuvre pédagogique spécifique qui constituera la gageure de la mise en pratique de ce programme pour les collègues, notamment en ce qui concerne la gestion de l’hétérogénéité des élèves qui vont le suivre, en termes de niveau et d’exigences à avoir pour eux. On peut craindre que les « pistes pour la différenciation » présentées par le programme ne deviennent très rapidement des injonctions fortes pour gérer une inévitable hétérogénéité des élèves, compte tenu des objectifs très variés assigné à cet enseignement bricolé en urgence.
Si cela devait se confirmer, cela n’aidera pas les collègues, mais les placerait en revanche face à de grandes difficultés : ce serait un signal très inquiétant pour la liberté pédagogique indispensable à la réussite des élèves, et une possible source de souffrance professionnelle faute d’appuis et de formation suffisants. Ce projet de programme renvoie enfin aux collègues la responsabilité de construire seuls les solutions à l’équation que le ministre n’a pas voulu résoudre : remédier aux défauts de la réforme quant à l’abandon l’étude des mathématiques par un très grand nombre d’élèves, quant à l’accroissement des inégalités de genre dans l’étude de la discipline (le projet pense faire oeuvre charitable en proposant des contenus plus adaptés aux filles …), sans accepter pour cela la seule voie possible, celle de la remise à plat de la réforme.

La question du volume horaire (1h30 hebdomadaire) est posée : sera-t-elle suffisante pour tenir les ambitions du programme ? On peut en douter, ou alors ils faudra aux collègues déployer de véritables trésors d’habilités pédagogiques …

Ce projet de programme n’évite également pas l’écueil de la répétition de parties du programme de Spécialité Mathématiques de Première, et confirme donc, au moins pour la rentrée 2022, la mise en œuvre de l’une des recommandations du rapport Mathiot : écrire un programme qui ne s’appliquera pas aux élèves suivant cette spécialité, qui vont donc, selon toute vraisemblance, ne pas suivre cette partie de l’enseignement de Première, rajoutée uniquement à ceux ne suivant pas la Spécialité (les déclarations de J.M. Blanquer le 11/05/22 ont rajouté de la confusion, puisqu’il a semblé exclure aussi tous les élèves suivant au moins une spécialité scientifique : lapsus, ou véritable annonce ?). A travers la réponse à cette question, c’est aussi celle de la durée de vie de ce programme qui est posé : ira-t-il au-delà de l’année 2022/23, tel quel ? Ou avec de nouveaux aménagements à partir de 2023 comme le suggèrent le rapport du Comité Mathiot et la saisine du CSP, qui préconisaient une réécriture en lien avec une révision du programme de spécialité de Première ?

Il n’est enfin pas du tout certain qu’un tel programme fasse un pont efficace vers l’option Mathématiques Complémentaires de Terminale et certainement pas vers des poursuites d’études réussies, surtout en 1h30 : il en aborde certains points, mais le volume horaire et les modalités d’enseignement – à géométrie variable – rendent difficile une maîtrise suffisante des notions abordées en Première pour assurer un raccord réussi avec l’option de Terminale. S’il amorce l’étude de nombreuses notions de cette option, il ne peut le faire qu’en générant une hétérogénéité nouvelle du public suivant cette option en Terminale ; le risque qu’il produise un parcours de sous-spécialité Maths de Première est réel, avec des risques de trompe-l’œil pour certains élèves qui seraient tentés de le suivre plutôt que la Spécialité. On peut également s’étonner du choix des notions censées servir de support introductifs aux notions mathématiques, très largement choisies hors du champs des sciences expérimentales.

Ce programme constitue une rustine de plus dans une réforme qui n’est toujours pas stabilisée, et ne répond pas aux problèmes de fond de la réforme que sont sa logique de renoncement à suivre des enseignements ; la fragmentation permanente des parcours des élèves ; l’insuffisance des moyens mis en œuvre et le renoncement à investir dans une culture commune ; le développement de parcours de réussite qui s’en remettent à l’investissement personnel de quelques élèves et familles qui sauront trouver des appuis à cette réussite à l’extérieur de la classe : c’est une nouvelle fois une logique de valorisation de la réussite individuelle en mathématiques qui est promue comme probable dernier acte du ministère Blanquer.